mardi 5 juin 2012

Tsar

Tsar

Il venait de prendre le pouvoir. Depuis cinq semaines, il travaillait de son travail de tsar, écoutait des rapports, signait des papiers, recevait des ambassadeurs ou de hauts fonctionnaires et passait des troupes en revue. Il se sentait fatigué et, comme un voyageur exténué par la chaleur désire de l’eau et du repos, il aspirait à une journée sans réception, sans discours, sans revue, à quelques heures de liberté et de simple vie humaine qu’il aurait pu passer auprès de sa jeune femme, intelligente et belle, épousée seulement depuis un mois.

C’était le jour du réveillon et le jeune tsar s’était arrangé pour avoir sa soirée libre. La veille, il avait travaillé tard dans la nuit pour liquider les affaires ministérielles. Dans la matinée, il avait assisté à un service religieux ; puis, sans intervalle, à une fête militaire, que suivirent quelques audiences. Il écouta ensuite les rapports de quatre ministres et approuva certaines conclusions. Le ministre des finances lui fit accepter un nouveau tarif des droits de douane qui devaient donner quelques millions de plus. Le même ministre lui avait fait signer un décret accordant le monopole de l’alcool à certains pays de l’empire, ainsi que le droit de vente des spiritueux dans les grands villages, ce qui augmenterait aussi le revenu de l’État. Enfin, il autorisa un nouvel emprunt d’or, indispensable à la conversion.

Le ministre de la justice lui soumit une affaire compliquée, concernant l’héritage des barons Schatten-Schnieder, ainsi que le règlement concernant l’application de la loi sur le vagabondage.

Avec le ministre de l’intérieur, il donna son adhésion à la circulaire concernant les impôts non perçus, signa un ukase sur les mesures à prendre contre les sectes, et un autre sur celles propres à assurer la sûreté de l’État.

Enfin, vint le ministre de la guerre qui lui demanda de contresigner la nomination d’un général commandant de corps d’armée, ainsi qu’un règlement concernant l’appel des conscrits et différentes mesures disciplinaires.

La liberté ne lui fut rendue que pour dîner. Mais ce n’était qu’une liberté partielle, car il recevait divers fonctionnaires avec lesquels il ne pouvait parler de ce qui l’intéressait, mais seulement de ce qui était nécessaire.
Le dîner ennuyeux enfin terminé, les convives partirent et la jeune tsarine regagna ses appartements pour quitter sa robe d’apparat, promettant de venir aussitôt retrouver son époux.

Entre deux rangées de valets droits comme des piquets, le jeune tsar passa dans sa chambre, quitta sa lourde tunique et, endossant une vareuse, ressentit, avec la joie de la libération, comme un attendrissement qui lui serait venu d’une vie heureuse, tranquille et saine, et de la jeunesse de son amour.

Il s’étendit sur un divan et, la tête appuyée sur sa main, il contempla le verre dépoli qui protégeait la lampe.

Bientôt, il ressentit ce qu’il n’avait pas éprouvé depuis son enfance : la joie de s’endormir.

Début du Réveillon du jeune tsar, Tolstoï