lundi 3 août 2015

Le danger des utopies


La ville qui n'existait pas

Dans La ville qui n’existait pas, Pierre Christin et Enki Bilal racontent l’histoire d’un rêve qui tourne mal. Ce rêve, c’est celui de l’héritière d’une grande compagnie industrielle du nord de la France, une bourgeoise au demeurant charmante, pétrie de bons sentiments, mais déconnectée du réel. Son projet ? Offrir une existence meilleure aux ouvriers de la petite ville (fictive) de Jadencourt, qui ont trimé toute leur vie dans des conditions misérables. Voilà ce qu’elle dit : « J’ai décidé de construire une cité idéale qui accueillera tous les gens de Jadencourt et leur permettra de connaître enfin la vraie vie… » La vraie vie ? Ces paroles font déjà douter du bien fondé de la démarche de Madeleine. Et quand on lui rétorque : « Une sorte d’Auroville en pays ch’timi en somme… Vous rêvez, mademoiselle… », elle répond : « Oui je rêve ! Parce qu’il faut toujours rêver pour concrétiser l’utopie. »

À ce mot d’utopie, me revient en mémoire cet extrait du livre de Mark Hunyadi, La tyrannie des modes de vie : « Vouloir tout changer à la manière des utopistes serait illusoire, et finalement paralysant ; ne rien faire serait tragique. »

Et la bande-dessinée de Christin et Bilal montre combien non seulement tout changer est impossible, mais même en quoi ce genre de rêve est dangereux — surtout quand on touche à la ville, au lieu où les gens vivent, se sociabilisent, se construisent eux-mêmes. La ville utopiste, la ville qui n’existe pas, voilà le réel danger — comme le dit Thierry Paquot dans Désastres urbains quand il parle des gated communities, ces quartiers fermés et « sécurisés » : « La ville, entendue comme idéal politique, lieu privilégié du partage des opinions, de la discussion, de l’expression des conflits et du respect des différences, est considérablement contrecarrée par cette non-ville qui contribue pourtant à l’urbanisation du monde — à défaut d’édifier une civilisation urbaine. »

Dreamland

Des villes qui n’existent pas, il n’y en a donc pas seulement dans les livres, mais aussi dans la réalité, en Égypte par exemple, comme le rappelle Paquot : « En 2003, dans la banlieue du Caire, plusieurs projets immobiliers aux appellations américaines (Utopia, Garden City, Palm Hills, Gardenia, New Heliopolis…) ont été proposés à une clientèles aisée souhaitant vivre au rythme de la modernité-monde, avec téléphone portable, 4×4, voyages en avion partout dans le monde, etc. Ce sont des entrepreneurs égyptiens proches du pouvoir qui bétonnent le désert et édifient ces résidences clôturées entièrement équipées, avec piscines, golfs et autres distractions. C’est le cas de Dreamland, par exemple, que Moubarak en personne est venu inaugurer lorsqu’il était président. »

Dreamland, justement, au nom évocateur au même titre qu’Utopia, et sur laquelle la photographe Zaza Bertrand a travaillé. Dans cet univers totalement artificiel, la série de photos nous montre une jeunesse en quête d’identité et ravagée par l’ennui. Est-ce cela, la « vraie vie » dont parlait Madeleine, dans cette cité sous cloche et coupée du monde ? Cela ressemblerait plutôt à une « non-vie »…

Dreamland


lundi 13 juillet 2015

Équation


L’ignorance mène à la peur, la peur mène à la haine, la haine conduit à la violence… Voici l’équation.

Ibn Rushd, dit Averroès


lundi 13 juillet 2015

Rêves urbains


Marseille

Dans Désastres urbains, Thierry Paquot écrit :

« Y a-t-il un lieu […] qui favorise l’éclosion de l’ouvert ? […] Ce lieu est-il strictement géographique ? Non, un « objet transitionnel » fait également l’affaire pour révéler l’« espace potentiel » […], un quelque chose qui spatialise nos intentions et potentiellement les réalise, qui puisse […] « s’ouvrir à ce qui n’est pas encore et qui n’existe que par cette ouverture ». »

Ce questionnement prend place au sein d’une réflexion sur la ville, et sur la place de l’homme dans la ville. Après avoir critiqué la ville contemporaine, Paquot résume la finalité de sa pensée ainsi :

« Bien sûr, la ville idéale n’existe pas, et c’est certainement une bonne chose, mais il faut selon moi tendre autant que possible vers un territoire composite, accessible gratuitement à une population variée, où chacun peut évoluer à son rythme, selon ses attentes. »

Plus loin, il détaille :

« L’être humain réclame la présence de la nature, l’expression de ses sens, la confirmation des éléments, le tohu-bohu des autres, la vie dans sa turbulence et son repos, aussi. La ville, même petite, même de guingois, même bricolée, respire ce vent si particulier, qui s’insinue entre les corps, entre le bâti et le végétal et produit ainsi une ambiance, un charme qui nous transfigure et nous grandit. […] Une ville composite est respectueuse de chacun, […] elle est horizontale, inventive et mystérieuse. »

Ces réflexions urbano-philosophiques d’ordre général collent déjà parfaitement à ce que je veux dire, mais rapprochons-nous encore du sujet qui me tient à cœur avec cet extrait de Noces d’Albert Camus :

« Des cités comme Paris sont refermées sur elles-mêmes et limitent ainsi le monde qui leur est propre. Mais Alger, et avec elle certains lieux privilégiés comme les villes sur la mer, s’ouvre dans le ciel comme une bouche ou une blessure. Ce qu’on peut aimer à Alger, c’est ce dont tout le monde vit : la mer au tournant de chaque rue, un certain poids de soleil, la beauté de la race. »

Marseille

Je fais maintenant référence à un autre livre, de Baptiste Lanaspeze, intitulé Marseille, ville sauvage. Dans cet essai d’écologie urbaine (sous-titre du livre), l’auteur distingue deux types de villes : les villes intestines, « refermées sur elles-mêmes » comme l’écrit Camus, telle Paris ; et une autre famille urbaine, ce que Lanaspeze appelle des “villes dehors, à laquelle appartiennent Alger, ou Marseille. En effet, tout ce que Camus dit d’Alger dans cette citation, on pourrait l’appliquer à Marseille — qui répond également très bien à la façon dont Paquot décrit sa ville idéale.

Aujourd’hui, j’aimerais m’éloigner de la ville où je vis actuellement, la ville continentale, « refermée sur elle-même », grise, froide, embourgeoisée, proprette, homogène, conventionnelle, pour aller jeter l’ancre dans cette autre ville, cette ville littorale, cette ville « de guingois », cette “ville dehors”.

Je continue de citer Baptiste Lanaspeze, qui exprime lui aussi parfaitement mon ressenti :

« À Marseille, on pêche, on chasse, on se baigne, on pique-nique sur la plage, on prend le bus torse nu ; et tout cela altère forcément un peu le sens qu’on donne au mot “citadin”, ainsi que l’horizon qu’on lui propose. »

En effet, à Marseille, « il est rare qu’au bout de la rue, on ne voit pas une colline, un massif, la mer, ou des îles — et parfois les quatre à la fois ». Dans cette ville, tout rappelle « à chaque pas la souveraineté de la nature ». Il y a « le choc entre mer et béton », « l’affleurement incessant du calcaire au pied des maisons », « le fort ensoleillement enfin, la puissance du vent et la prolifération des goélands [qui] font qu’ici, on a beau être en ville, on se sent pleinement exposé au monde ».

L’auteur note que « dans une certaine mesure, Marseille partage ce rapport à la nature avec de nombreuses autres villes du pourtour méditerranéen qui, bien souvent, sont comme elle portuaires, industrielles et pauvres. »

C’est en tout cas un choc pour un Parisien — et peut-être n’aimerais-je pas autant Marseille si elle n’offrait pas tant de différences avec Paris. Mais ce n’est pas uniquement pour cette proximité de la nature, de la mer, pour son climat ou pour sa vie à l’air libre que j’aime Marseille, c’est également pour de nombreuses autres raisons. Dans le désordre : sa beauté sans fard, sa splendeur architecturale, sa vie culturelle alternative et foisonnante, sa population, son histoire, sa désorganisation, ses contrastes, son authenticité, etc.

Au début de cet article, Thierry Paquot se demandait s’il y avait pour chacun un lieu « qui favorise l’éclosion de l’ouvert », en précisant que ce lieu n’était pas « strictement géographique ». Marseille est en tout cas un lieu qui me ressemble, avec lequel je me sens intimement lié, et qui m’emmène haut et loin chaque fois que je m’y rends. Un lieu où je sais qu’un jour pas si lointain, je serai fier d’avoir mon petit bout de terrain.

Marseille

Les photographies sont extraites du très beau livre de Sylvain Maestraggi : Marseille, fragments d’une ville.


dimanche 12 juillet 2015

Besoins et aspirations


roi-lear

Le dimanche 5 juillet 2015, j’assiste au Roi Lear, traduit et mis en scène par Olivier Py, dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes à Avignon, quand Philippe Girard, incarnant le rôle titre, déclame cette réplique :

« “Besoin” ? Qui parle de “besoin” ?
Même les misérables ont besoin d’inutile !
Le besoin d’inutile fait de nous des humains !
Ne donner aux humains que selon leurs besoins
C’est faire tomber l’homme au niveau de la bête !
»

Et alors me revient en mémoire un extrait du livre de Thierry Paquot que je suis en train de lire, Désastres urbains, qui montre comment les grands projets architecturalo-urbanistiques contemporains (centres commerciaux, gratte-ciel, etc.) “détruisent” la ville, et contribuent à l’enfermement et à l’assujettissement de leurs habitants.

En effet, dans le chapitre Le « grand ensemble », ou l’ensemble sans ensemble, Paquot explique l’échec de ces logements collectifs en partie par le fait qu’ils furent construits en série selon une grille fonctionnelle censée répondre aux « besoins » des futurs habitants.

Finalement, « la « théorie des besoins » et son corollaire pratique et opérationnel, le « fonctionnalisme », furent sérieusement remis en cause avant de disparaître dans les poubelles de l’Histoire des idées. » Car en définitive, on s’aperçut que « la « vraie vie était ailleurs » ; elle ne se cantonnait plus à la survie, à la nécessité, aux « besoins », mais revendiquait d’autres « aspirations » […]. Ces aspirations — au silence, à la beauté, à la halte, à la familiarité, à la dignité, etc. — échappaient à l’économique et concouraient au déploiement de la singularité de chacun. »

Peut-être est-ce que les décideurs qui bâtissent aujourd’hui nos villes devraient lire, de temps en temps, un peu de littérature, ou aller au théâtre ? Cela leur permettrait de se mettre au courant d’idées écrites depuis presque quatre siècles, et d’éviter ainsi de produire des erreurs monumentales


dimanche 12 juillet 2015

Monde moderne


La civilisation moderne est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure.

Georges Bernanos